
Dans une scène du film Playtime de Jacques Tati, sorti en 1967, une soirée dancing sise dans un nouvel hôtel-restaurant très chic dégénère en nuit de folle danse et de joyeuse destruction. Progressivement transis par les rythmes imprimés par l’orchestre, les clients bien mis glissent vers l’oubli total d’eux-mêmes et de leur environnement immédiat – à savoir le décor fraîchement posé de cet établissement d’un modernisme dernier cri, comme souvent chez Tati et dans Playtime en particulier. Le plafond s’écroule par endroits, l’électricité commence à lâcher, et pourtant certains convives veulent continuer à danser au son d’un orchestre qu’on pourrait qualifier de latino-psyché. Mouvements spasmodiques, confusion généralisée, grisante ignorance des conventions : la fête de Playtime est une fête totale parce qu’elle contamine des fêtards non-professionnels, des gens qui ont plus ou moins perdu contact avec leur corps et leurs émotions, des gens typiques des années soixante en France, pourrait-on dire, mais qui devraient aujourd’hui nous servir de modèles. Parce que cela ne sert pas à grand-chose d’être « cool et stylé » si c’est pour, contrairement à eux, se refuser à tout débordement et devenir une sorte de pitoyable control freak déconnecté de sa dimension physique – et ne venez pas nous parler de dandysme, les dandys au rabais d’aujourd’hui ne servent qu’à faire travailler les photographes de soirées.
Les gens qui dansent le jerk dans Playtime semblent sortir des mêmes pavillons haut de gamme que ceux de Mon Oncle, et il est donc d’autant plus jouissif de les voir s’amuser ainsi, de se révéler être d’aussi exubérants individus grâce à la danse. C’est ce genre de saine spontanéité que le festival Playtime de Sixpack France voudrait essayer de déclencher : se foutre de l’attitude, oser danser, bien, mal (ou encore mieux, n’importe comment), casser des choses et des idées. Parce qu’aujourd’hui c’est peut-être ça l’avant-garde. Après plus de dix ans de coolitude obligatoire, de discours sur-codés et d’obsession de la distinction socioculturelle, et finalement de grande neutralisation de tout, il est temps de se lâcher tout simplement, sans pour autant donner dans la beuverie métabeauf. Souvenez-vous des personnages de Playtime, de cette vibration qui les emporte sans qu’ils ne s’en rendent vraiment compte, et qui refusent que l’orchestre s’arrête : aujourd’hui, pour nous, ces gens sont à l’avant-garde.
Au programme du festival Playtime, on retrouvera tout d’abord le film de Jean-Baptiste de Laubier, alias Para One, “It Was On Earth That I Knew Joy”, court-métrage qui rend un hommage indirect mais évident à La Jetée de Chris Marker, où des images du monde d’avant sont visionnées par un ordinateur après l’apocalyptique. Puis trois soirs de musique généraliste à caractère dansant : Para One, Jean Nipon, qui vient de sortir un époustouflant mix chez Sixpack, et les Adam Kesher en DJ set le 11, puis ce sera la génération « barbus néo-disco new-yorkais » le 12 avec Château Marmont et le facétieux duo Rub-n-Tug en mix, et on terminera avec les deux tendances mêlées le 13 au soir, avec et Tekilatex et Orgasmic, habitués du Privé, pour la Sound Pellegrino Thermal Team et un duo plus ancien mais non moins grisant, j’ai nommé les Ecossais d’Optimo, dont on peut attendre des sélections aussi entêtantes et fantasques que celles entendues dans Playtime, et aussi circulatoires et enchevêtrées que les embranchements de la pochette d’un autre Tati, Trafic, à laquelle le flyer du festival rend ici hommage.
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